Thème de la conference
Dans un monde en constante évolution, la souveraineté est devenue un concept de plus en plus contesté. Les États aspirent à une souveraineté absolue, mais celle-ci reste relative, négociée et soumise à certaines restrictions. Ces limitations comprennent les traités internationaux, les interdépendances économiques et les normes humanitaires. Depuis les années 1960, les États d'Afrique de l'Ouest ont accepté de déléguer ou de partager certaines prérogatives de leur souveraineté. On fait valoir que la mondialisation remet en cause la souveraineté des États, ce qui se traduit par des flux transnationaux (financiers, commerciaux, informationnels, migratoires). Ceux-ci érodent la capacité des États à contrôler leurs frontières et leurs économies nationales. Les multinationales, les ONG et les organisations internationales exercent parfois plus d'influence que certains États. Un autre aspect de cette contrainte sur la souveraineté apparaît lors de crises mondiales telles que les pandémies, le changement climatique ou le terrorisme transnational, qui nécessitent des réponses multilatérales qui remettent en cause la primauté de la souveraineté nationale au profit d'une interdépendance forcée. L'émergence d'acteurs non étatiques tels que les forces paramilitaires, les milices populaires, entre autres, mais aussi les entités supra-étatiques remettent davantage en cause le monopole de la violence légitime et l'autorité des États. Face à tout ce système, nous dirigeons-nous vers une souveraineté reconfigurée ? La souveraineté n'est pas appelée à disparaître, mais à se transformer, à se réinventer. Elle n'est plus tant une barrière hermétique qu'une capacité à agir dans un environnement interdépendant, à préserver l'autonomie décisionnelle et à garantir le bien-être des citoyens, même en collaborant et en partageant les responsabilités.
Dans son acception géographique, le Mande correspond à une vaste région Ouest-africaine située dans les bassins de la Gambie, du haut Sénégal, du haut et du moyen Niger, majoritairement habitée par les groupes Soninke, Malinke, Bamana, Khassonke, Jula et Mandinka. Situé entre le désert du Sahara et la zone forestière, il a été un carrefour historique dont les populations ont entretenu divers types de relations avec des groupes voisins (Peul, Mossi, Akan, Baoulé, Bété, Wolof, etc). C’est donc un espace social, politique et culturel marqué par une reconfiguration continue où réseaux de parenté, circulations commerciales et rituelles se sont imbriqués depuis plusieurs siècles.
Mosaïque mouvante qui a articulé des foyers centraux et périphéries où les équilibres se redessinent en fonction des conjonctures régionales et globales (changements climatiques, commerces transsaharien et atlantique, entre autres). Les recompositions les plus anciennement attestées s’observent dans l’Empire du Ghana (VIIIe–XIe siècles) où les Soninke structurent les premiers circuits sahéliens connectant chefferies et cités sur un vaste territoire. La fragilisation du Ghana au XIᵉ siècle favorise l’émergence d’entités autonomes, amorçant une dynamique de recomposition régionale. À partir du XIIIᵉ siècle, la centralisation impériale du Mali souvent associée à Sundjata Keita et à la Charte de Kurukan Fuga poursuit cette logique en intégrant une diversité d’entités socio-politiques dont l’autonomie fut constamment renégociée.
L'Afrique de l'Ouest constitue donc un terrain d'analyse fertile pour comprendre la dynamique de la souveraineté reconfigurée à long terme. L'héritage du Congrès de Berlin a favorisé la création de frontières étatiques qui remettent en question l'unité culturelle et linguistique d'Afrique de l'Ouest. C’est après les indépendances des années 1960 que les États africains héritent de cette forme de souveraineté moderne. Avec les Etats modernes, nous assistons à des recompositions sociales et culturelles à travers des identités transnationales, des dynamiques migratoires et d'autres pratiques. Ces dynamiques transfrontalières remettent en question l'unité nationale, fondation du système étatique postcolonial. Au niveau des défis démocratiques de la gouvernance, nous assistons à l'émergence de crises de capacité et de l’affirmation de la souveraineté.
Ce mouvement s'accompagne de recompositions politiques du contrat social à travers les revendications citoyennes, souvent exprimées en dehors des cadres étatiques traditionnels. Ces symptômes sont des tentatives de recomposer le sens de la souveraineté, afin de la rendre plus inclusive et plus représentative des aspirations populaires. Les exemples contemporains de la chute de la Fédération du Mali, la création du CEDEAO, et l’avènement de l'Alliance des États du Sahel (AES) signalisent des recompositions globales. Ainsi, les pressions exogènes et endogènes limitent la marge de manœuvre économique et politique des États d'Afrique de l'Ouest, affectant leur souveraineté économique. En outre, le lien entre terrorisme et insécurité entraîne la prolifération de groupes terroristes dans la zone de l'AES, sape le contrôle territorial, révèle la fragilité de leur souveraineté en matière de sécurité et oblige à des collaborations militaires externes (par exemple Barkhane, MINUSMA, TAKUBA au Mali; SABRE au Burkina Faso, Russie, Chine, Turquie, etc.).
Le treizième congrès des études mandé, qui se tiendra à Dakar (Sénégal), entend se concentrer sur les questions liées à la souveraineté, qui n'est pas un concept statique ni un attribut fixe de l'État. Il s'agit d'un champ de contestation perpétuel, constamment reconfiguré et recomposé par des forces internes et externes. Pour le Mande et l'Afrique de l'Ouest, le monde, la quête de souveraineté est une quête d'autonomie et de capacité à contrôler son destin, tout en respectant son héritage historique et en s'adaptant aux impératifs d'un monde globalisé et multipolaire. Comprendre la dynamique de ces reconfigurations et recompositions est essentielle pour appréhender les défis et les opportunités auxquels la région de l'Afrique de l'Ouest est confrontée aujourd'hui.
Axes thématiques
1. Reconfigurations politiques et légitimités dans le Mande
Étude des dynamiques de pouvoir fondées sur les alliances, les tributs, les réseaux de parenté et les rituels. Analyse des formes de légitimation dans les empires et les chefferies (Ghana, Mali, Kaabu).
2. Recompositions spatiales et mobilités historiques
Circulations marchandes, linguistiques et diasporiques dans un espace réticulaire.
3. Historicité et praxis de la souveraineté africaine
La souveraineté en tant que pratique historiquement située. Au-delà des cadres eurocentriques pour réfléchir aux formes de pouvoirs africains et droits, par exemple la Charte de Kurukan Fougan.
4. Reconfigurations internes : l'Afrique de l'Ouest en quête d'un nouveau sens
Il s'agit d'examiner les défis de la gouvernance et de la restructuration politique : crises de légitimité, mouvements citoyens, coups d'État et défis sécuritaires (terrorisme, criminalité transnationale) en termes de volonté populaire et de capacité à répondre aux besoins de la population.
5. Recompositions régionales : l'Afrique de l'Ouest face à la mondialisation
Analyser l'intégration régionale et la souveraineté partagée : la CEDEAO face aux recompositions internes, la recomposition des pays d'Afrique de l'Ouest avec l'avènement de l'Alliance des États du Sahel (AES), etc.
6. Connexions mondiales : l'Afrique de l'Ouest en tant qu'acteur de la restructuration mondiale
Analyser l'Afrique de l'Ouest en tant qu'acteur de sa propre restructuration à travers la diversification des partenariats et le rééquilibrage des influences (Chine, Russie, Turquie, Inde, Brésil). Affirmation culturelle et soft power : les expressions culturelles du Mandé et de l'Afrique de l'Ouest (musique, cinéma, mode, littérature).
7. Écologie, ruralité et transitions africaines : dynamiques locales face aux défis mondiaux
Analyser les défis du changement climatique, de la dégradation des écosystèmes, de la souveraineté alimentaire et des transformations économiques mondiales. Examiner les approches issues de l'écologie politique, de l'anthropologie, de la sociologie rurale, de l'histoire et du développement environnementaux, des conflits fonciers, des migrations environnementales et des pratiques agroécologiques.
8. Résistances africaines et stratégies diplomatiques
Étude des réponses africaines à l'impérialisme : négociations, rejet des traités, diplomatie transnationale.
9. Cultures expressives
Architecture, arts, arts du spectacle, chants, danse, littérature, musique, religion, rituel, etc.
10. Genre et sexualité
La souveraineté recoupe diverses constructions sociales de la différence, notamment le genre et la sexualité.
Conference Theme
In an ever-changing world, sovereignty has become an increasingly contested concept. States aspire to absolute sovereignty, but this remains relative, negotiated and subject to certain restrictions. These limitations include international treaties, economic interdependencies and humanitarian norms. Since the 1960s, West African states have agreed to delegate or share certain prerogatives of their sovereignty. It is argued that there are challenges to state sovereignty in the face of globalization, which materialize through transnational flows (financial, commercial, informational, migratory). These erode the ability of states to control their borders and national economies. Multinationals, NGOs and international organizations sometimes wield more influence than some states. Another aspect of this sovereignty constraint emerges during global crises such as pandemics, climate change, transnational terrorism, requiring multilateral responses that shake up the primacy of national sovereignty in favor of forced interdependence. The emergence of non-state actors, such as paramilitary forces, popular militias, among others, but also supra-state entities, further challenges the monopoly of legitimate violence and the authority of states. Faced with all this system change, are we heading towards a reconfigured sovereignty? Sovereignty is not called upon to disappear, but to be transformed and to reinvent itself. It is no longer so much a hermetic fence as an ability to act in an interdependent environment, to preserve decision-making autonomy and to guarantee the well-being of citizens, even by collaborating and sharing responsibilities.
In its geographical sense, the Mandé world corresponds to a vast West African region located in the basins of the Gambia, upper Senegal, upper and middle Niger, mainly inhabited by the Soninke, Malinke, Bamana, Khassonke, Jula, and Mandinka groups. Located between the Sahara Desert and the forest zone, it has been a historical crossroads whose populations have maintained various types of relationships with neighboring groups (Fulani, Mossi, Akan, Baoulé, Bété, Wolof, etc.). It is therefore a social, political, and cultural space marked by continuous reconfiguration, where kinship networks, trade, and rituals have been intertwined for several centuries.
It is a shifting mosaic that has linked central hubs and peripheries, where balances are redrawn according to regional and global circumstances (climate change, trans-Saharan and Atlantic trade, among others). The earliest documented reorganizations can be seen in the Empire of Ghana (8th–11th centuries), where the Soninke structured the first Sahelian circuits connecting chiefdoms and cities across a vast territory. The weakening of Ghana in the 11th century encouraged the emergence of autonomous entities, initiating a process of regional reorganization. From the 13th century onwards, the imperial centralization of Mali, often associated with Sunjata Keita and the Charter of Kurukan Fuga, continued this logic by integrating a diversity of socio-political entities whose autonomy was constantly renegotiated.
West Africa is therefore a fertile ground for analysis to understand the dynamics of long-term reconfigured sovereignty. The legacy of the Berlin Conference promoted the creation of state borders that challenge the cultural and linguistic unity of West Africa. After independence in the 1960s, African states inherited this form of modern sovereignty. With modern states, we are witnessing social and cultural recompositions through transnational identities, migratory dynamics, and other practices. These cross-border dynamics challenge national unity, the foundation of the postcolonial state system. In terms of the democratic challenges of governance, we are witnessing the emergence of crises of capacity and the assertion of sovereignty.
This movement is accompanied by political recompositions of the social contract through citizens' demands, often expressed outside the traditional state frameworks. These symptoms are attempts to recompose the meaning of sovereignty, to make it more inclusive and more representative of popular aspirations. Contemporary examples such as the collapse of the Mali Federation, the creation of ECOWAS, and the advent of the Alliance of Sahel States (AES) signal a global restructuring. Thus, exogenous and endogenous pressures limit the economic and political room for manoeuvre of West African states, affecting their economic sovereignty. In addition, the terrorism-insecurity nexus creates the proliferation of terrorist groups in the area of the AES and undermines territorial control, revealing the fragility of their security sovereignty and forcing external military collaborations (e.g. Barkhane, MINUSMA, BAKUBA in Mali; SABRE in Burkina Faso, Russia, China, Turkey, etc.).
The 13th International Conference on Mande Studies to be held in Dakar (Senegal) intends to focus on questions related to sovereignty, which is not a static concept or fixed attribute of the State. It is a perpetual field contestation, constantly reconfigured and recomposed by internal and external forces. For the Mande world and West Africa, the search for sovereignty is a quest for autonomy and the ability of the region to control its destiny, both while respecting its historical heritage and adapting to the imperatives of a globalized and multipolar world. Understanding the dynamics of these reconfigurations and recompositions is essential to understanding the challenges and opportunities facing the West African region today.
Thematic Areas
1. Political reconfigurations and legitimacy in the Mande region
Study of power dynamics based on alliances, tributes, kinship networks, and rituals. Analysis of forms of legitimization in empires and chiefdoms (Ghana, Mali, Kaabu).
2. Spatial recompositions and historical mobilities
Commercial, linguistic, and diasporic circulations in a particular space or place.
3. Historicity and praxis of African sovereignty
Sovereignty as a historically situated practice. Beyond Eurocentric frameworks to reflect on African forms of power and rights, for example the Charter of Kurukan Fougan.
4. Internal reconfigurations: West Africa in search of new meaning
This involves examining the challenges of governance and political restructuring: crises of legitimacy, citizen movements, coups d'état, and security challenges (terrorism, transnational crime) in terms of popular will and the ability to meet the needs of the population.
5. Regional recompositions: West Africa in the face of globalization
Analyze regional integration and shared sovereignty: ECOWAS in the face of internal recompositions, the recomposition of West African countries with the advent of the Alliance of Sahel States (AES), etc.
6. Global connections: West Africa as an actor in global restructuring
Analyze West Africa as an actor in its own restructuring through the diversification of partnerships and the rebalancing of influences (China, Russia, Turkey, India, Brazil). Cultural affirmation and soft power: cultural expressions of the Mande world and West Africa (music, cinema, fashion, literature).
7. Ecology, rurality, and African transitions: local dynamics in the face of global challenges
Analyze the challenges of climate change, ecosystem degradation, food sovereignty, and global economic transformations. Examine approaches from political ecology, anthropology, rural sociology, environmental history and development, land conflicts, environmental migration, and agroecological practices.
8. African resistance and diplomatic strategies
Study of African responses to imperialism: negotiations, rejection of treaties, transnational diplomacy.
9. Expressive cultures
Architecture, arts, performing arts, songs, dance, literature, music, religion, rituals, etc.
10. Gender and Sexuality
Sovereignty intersects with various social constructions of difference, including gender and sexuality.